Summry
Bibliothèque de cours

Intersubjectivité et développement de la communication

5 générations
Résumé

UE 401 Fondamentaux 3 : EC1 - Psychologie du développement (Stéphanie Claudel)

Intersubjectivité et développement de la communication

Plan : Aborder la subjectivité/intersubjectivité (approche intégrative), l'intersubjectivité précoce (nature, conditions d'apparition), et son lien avec la communication (programme PILE, spécificités autisme, modalités thérapeutiques).

Le langage s'ancre dans la communication préverbale et nécessite l'accès à l'intersubjectivité, définie comme l'établissement d'un écart relationnel permettant à l'enfant de se distancier de l'objet tout en maintenant le lien (métaphore de l'araignée, Golse 2006). C'est une condition de l'accès à la communication.

Programme PILE (Programme international pour le langage de l'enfant)

Ce programme (Desjardins, Golse 2003) étudie les précurseurs corporels et interactifs du langage via une approche multiaxiale. Il analyse les productions vocales, le regard et les mouvements du bébé lors de l'interaction avec l'adulte, mobilisant une équipe pluridisciplinaire (orthophonistes, psychologues, statisticiens, etc.) et une cellule d'analyse vidéo haute technologie.

Hypothèses : La perception des rythmes se construit dans l'interaction et la comodalité (croisement sensoriel). La mère agit comme chef d'orchestre pour segmenter les flux sensoriels en rythmes compatibles, facilitant l'intégration des sensations et l'intersubjectivité stabilisée. L'affect circulant dans l'échange, l'enfant internalise ces formes complexes propres à la langue.

Populations étudiées : Deux cohortes témoins (sains, n=16 ; sains mais hospitalisés précocement, n=9) et quatre cohortes cliniques à risque (Syndrome de West, n=48 ; troubles de l'oralité, n=22 ; mères aveugles/malvoyantes, n=14 ; prématurés, n=16).

Méthodologie : Filmage trimestriel des enfants durant les 9 premiers mois, suivi jusqu'à 4 ans. Enregistrements de 3 minutes (interaction libre, comptine, jeu avec objet tiers). Observation multidimensionnelle : développement cognitif (Brunet Lézine, WWPSI), attachement (Strange Situation à 18 mois), évaluation psychodynamique, langage (clinique/fonctionnel), et prise en compte de l'anxiété parentale.

Résultats intermédiaires : Désorganisation des mouvements des bras dans le Syndrome de West corrélée à des traits autistiques ultérieurs. Attachement moins sécure et communication préverbale altérée chez les bébés de mères malvoyantes (ces bébés jouant un rôle d'interprète du monde). Hospitalisation précoce impacte le lien d'attachement et le style d'interaction. Retard de langage (notamment troubles de l'oralité) associé à des dysfonctionnements interactifs précoces.

Transmodalité (Stern) vs Comodalité (Golse) : La Transmodalité est la reconnaissance d'une forme d'expérience entre modalités (ex. : mouvement excité → vocalisation vive : correspondance de forme). La Comodalité est la saisie simultanée d'un objet par plusieurs canaux sensoriels (ex. : mère berçant : voix, vue, odeur, contact corporel, rythme).

Conclusion de la recherche : L'accès au langage verbal requiert un accès préalable à l'intersubjectivité, qui elle-même dépend du rassemblement des flux sensoriels coordonnés et rythmés (polysensorialité synchrone). L'accès au langage est le fruit d'une histoire co-construite nécessitant un accordage affectif.

Travaux ultérieurs (suite PILE) : Chez les enfants avec Syndrome de West, l'engagement social et l'émotion à 9 mois prédisent mieux les trajectoires TSA vs déficience intellectuelle (Ouss et al., 2014/2020). Moins de flexibilité cinématique de la main observée (Ouss et al., 2018). De plus, l'insécurité d'attachement est plus liée à l'anxiété maternelle et au tempérament qu'à la sévérité neurologique, soulignant le poids des médiations relationnelles (Boissel et al., 2020).

Spécificités dans un contexte d'autisme

Le DSM-V définit l'autisme par : 1) Déficits persistants en communication/interaction sociale ; 2) Comportements répétitifs/intérêts restreints (trouble neuro-développemental). Ces signes sont visibles dès 18 mois, rendant visible la difficulté d'accès à la parole (50% des cas) et l'entrave aux relations interpersonnelles. Les parents perçoivent souvent un trouble avant 1 an, sentant l'enfant "hors de portée".

Hypothèse de ratage intersubjectif : Impossibilité de percevoir l'autre comme distinct (Tustin 1986), difficulté à coordonner les sensations (démantèlement, Meltzer 1981), et difficulté à symboliser, bloquant la narrativité (Hochman 2005). Ceci compromet l'accordage affectif et engendre un risque de spirale interactionnelle parent-enfant.

Gratier & Trevarthen (2006) : L'analyse de bébés diagnostiqués TSA plus tard montre une dérégulation intersubjective et une perturbation des rythmes d'autorégulation/interaction. Une spirale s'installe si les parents reçoivent peu d'ajustement, menant à un décrochage et au renforcement des routines interactives efficaces. Intervenir sur la motivation intersubjective via la cohérence rythmique et la continuité temporelle (musicothérapie) est bénéfique.

Vignette clinique : Analyse des séquences ludiques entre un père et ses jumelles monozygotes de 10 mois. Bronny (autisme diagnostiqué à 18 mois) et Jennifer (développement typique). Le jeu du monstre (suspense/anticipation/excitation) révèle des schémas différents d'arousal et d'attention réciproque entre les deux jumelles.

Intérêt de la musicothérapie

Face aux difficultés sensori-motrices et d'organisation temporelle chez l'enfant autiste, le rythme fournit un cadre temporel externe, stable et prévisible. Il soutient l'attention, l'organisation de l'action et la synchronisation. La musicothérapie est une médiation non verbale passant par le corps, le tempo et l'ajustement relationnel.

Support à l'interaction : Pour des enfants autistes de 6 à 9 ans, la musicothérapie a montré des effets supérieurs à un groupe d'habiletés sociales sur plusieurs marqueurs précoces (regard vers autrui, attention conjointe avec les pairs, réactivité sociale), impliquant l'engagement partagé, la synchronisation et la réciprocité.

Médiation flexible : La musicothérapie n'est pas qu'expressive ; elle sert de médiation thérapeutique pour travailler la régulation tonico-émotionnelle, la coordination/timing et l'engagement relationnel (la communication étant secondaire). Il faut adapter l'intervention au profil sensorimoteur et relationnel spécifique du patient, plutôt qu'appliquer un effet global uniforme.