Dunlap et Buttel: sociologie de l’environnement
Cet essai analyse les trajectoires parallèles et les convergences occasionnelles des débats entre les sociologues de l'environnement Frederick H. Buttel et Riley E. Dunlap. Il s'inscrit dans la continuité des travaux antérieurs de Jean-Guy Vaillancourt sur la sociologie environnementale, qui distingue trois phases : l'écologie humaine et sociale (1920-1960), la sociologie environnementale (à partir des années 1970) et la nouvelle écologie humaine/sociale ou écosociologie (émergence milieu des années 1980). Cette dernière phase, axée sur les changements environnementaux globaux et le développement durable, est le cœur de l'analyse.
Le débat HEP-NEP : écologie humaine et sociale revisitées
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Le nouveau paradigme environnemental (NEP) de Dunlap : une réaffirmation de l'écologie humaine
- Dunlap, initialement inspiré par l'école de Chicago, souligne l'influence de l'environnement naturel sur le comportement humain et critique la surestimation de l'indépendance humaine vis-à-vis des ressources naturelles.
- Il analyse le désintérêt des sociologues classiques pour les influences biophysiques, attribuant cela à un paradigme dominant anthropocentrique et à la volonté de légitimer la sociologie face à d'autres sciences.
- Dunlap critique le "paradigme de l'immunité humaine" (HEP) basé sur quatre postulats : l'unicité culturelle humaine, la variabilité culturelle, la modification sociale des différences humaines et le progrès culturel illimité.
- Il propose le "nouveau paradigme écologique" (NEP) avec quatre postulats : l'humain comme espèce parmi d'autres, l'interdépendance dans les communautés biotiques, les effets imprévus des actions sociales dans la nature, et les limites physiques/biologiques à la croissance.
- Initialement centré sur l'influence de l'environnement sur l'humain, Dunlap a ensuite accordé plus d'importance aux impacts sociaux sur l'environnement. Dans les années 1970, il considérait le clivage HEP-NEP comme plus fondamental que les divisions théoriques en sociologie, contrairement à Buttel.
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La sociologie humaine de Buttel : une nouvelle écologie sociale
- Buttel, influencé par la tradition sociologique classique (Weber, Marx) et l'économie politique, se concentre sur les causes des problèmes environnementaux plutôt que sur leurs impacts sociaux.
- Il s'oppose au déterminisme environnemental et critique l'écologie humaine de l'école de Chicago.
- Bien qu'admettant que la sociologie a dû combattre le déterminisme biologique/écologique, Buttel ne pense pas que la sociologie de l'environnement doive se détacher de la tradition sociologique classique ou que le NEP soit un paradigme entièrement nouveau. Il prône l'intégration des grands problèmes de la discipline (rapport nature-société, rôle de l'État, classes sociales) au-delà de la théorie de moyenne portée.
- Buttel ne conteste pas la validité du NEP mais s'oppose à sa prédominance exclusive. Il estime que les sociologues classiques utilisent déjà des principes du NEP.
- Il critique le NEP pour son accent excessif sur le déterminisme environnemental, notamment la finitude des ressources, tout en acceptant la notion de contrainte écologique.
- Dans ses travaux avec Humphrey, Buttel place les facteurs environnementaux en interaction réciproque avec la dynamique structurelle des sociétés modernes, considérant que les contraintes biophysiques intensifient plutôt que déterminent le déséquilibre économique. Son objectif prioritaire est l'utilisation d'une théorie des structures sociales intégrant l'étude de la rareté des ressources dans le changement social.
- Initialement préoccupé par l'impact des activités humaines et la justice sociale dans les solutions environnementales, Buttel a ensuite remis en question l'exagération de la rareté des ressources.
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Réévaluation récente de Dunlap sur le NEP
- Dunlap clarifie que son objectif est de promouvoir l'incorporation des variables environnementales dans l'analyse sociologique, et non de les substituer aux variables sociales. Il cherche à intégrer ces variables comme indépendantes ou dépendantes.
- Le débat avec Buttel relèverait davantage d'une mésentente que d'une opposition réelle. Dunlap n'a jamais été un déterministe environnemental strict.
La sociologie environnementale de Dunlap et de Buttel (milieu des années 1970 - milieu des années 1980)
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La sociologie environnementale de Dunlap
- Dans les années 1970, Dunlap promeut une sociologie environnementale axée sur les facteurs biophysiques, plus fonctionnaliste et empirique.
- Il distingue ses variables explicatives (sociopolitiques : âge, idéologie, lieu de résidence) de celles de Buttel (socio-économiques : revenu, statut, occupation).
- Les deux reconnaissent l'importance du niveau d'éducation pour la sensibilisation environnementale, mais avec des justifications différentes.
- Dunlap considère l'environnement comme habitat, ressource et réceptacle des déchets industriels, adoptant une approche systémique.
- Il modélise l'interaction société-environnement avec la formule I = PAT (Impacts = Population × Affluence × Technologie).
- Face au déclin du discours sur la rareté, Dunlap insiste sur les interactions bidirectionnelles et la rigueur de la discipline.
- Il utilise le modèle POET (Population, Organisation, Technologie, Environnement) de Duncan, puis une version évoluée avec Dunlap & Catton : P, T, Système culturel (SC), Système social (SS), Système de personnalité (SP), où E (changements environnementaux) est central.
- Le schéma révisé met l'accent sur les relations directes entre variables sociales et environnementales, identifiant cinq types de causes, d'impacts et de stratégies.
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La sociologie environnementale de Buttel
- Avec la perte de pertinence de la question de la rareté des ressources, Buttel critique l'influence des producteurs capitalistes sur la science et l'opinion, et se montre sceptique face aux intérêts des Verts.
- Il identifie comme cause principale l'expansionnisme des entreprises capitalistes (et socialistes) qui stimulent la demande par une utilisation intensive des ressources.
- La croissance n'est pas le problème en soi, mais le type de croissance (accumulation de capital, monopoles) soutenu par l'État.
- Buttel privilégie les effets sociaux de ces processus, notamment la hausse des coûts de production, la baisse des profits, le chômage et la répression. Le concept d'engrenage de la production de Schnaiberg intègre mieux le rôle de l'État.
- Sa thèse est un cadre radical néomarxiste-wébérien où les contraintes au changement social sont centrales.
- Il préconise l'alliance des Verts avec les catégories sociales défavorisées pour un changement social et une plus grande justice sociale, et un soutien de l'État à une économie stationnaire et à des technologies douces.
Sociologie écologique ou écosociologie
- La sociologie écologique de Dunlap
- Après le rapport Brundtland (1987), Dunlap observe l'émergence d'une approche globale des problèmes environnementaux et l'opportunité d'une analyse à l'échelle mondiale.
- Il souligne la domination humaine sur la planète et la nécessité pour les sociologues d'analyser les interactions social-environnemental et les adaptations humaines.
- Il critique le fait que la sociologie n'ait pas joué un rôle majeur dans le mouvement vert en raison de ses "petits travaux tardifs".
- Dunlap développe un cadre global centré sur les interactions social-environnemental, illustré par des schémas complexes (inspirés du POET) où l'environnement est la focalité des rapports avec les variables sociales.
Débats Dunlap et Buttel sur les changements environnementaux globaux (CEG)
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Le constructivisme et la réalité des CEG
- Dunlap déplore que Buttel et d'autres sociologues considèrent les CEG comme une construction sociale plutôt qu'un phénomène objectif, potentiellement au service d'intérêts économiques.
- Il soutient que la construction sociale des problèmes environnementaux ne nie pas leur réalité. La reconnaissance des CEG menace le paradigme de l'exemptionalisme humain (HEP), mais cela n'implique pas l'abandon de l'influence des institutions sociales.
- Dunlap trouve le constructivisme de Buttel troublant car il détourne de l'étude des causes, conséquences et solutions des CEG, et soutient ceux qui négligent l'environnement.
- Il refuse d'accentuer le clivage constructivistes-objectivistes, reconnaissant la fécondité des deux approches. Dunlap appelle à une sociologie plus écologique, axée sur les interactions humain-écosystème, rejetant le HEP et soulignant la dépendance humaine vis-à-vis de l'écosystème.
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L'écosociologie de Buttel
- Buttel utilise le terme "écosociologie" pour caractériser la dernière phase de la sociologie de l'environnement.
- Il invite à la prudence face aux conclusions hâtives sur le développement durable, rappelant la fausse alerte de la crise énergétique des années 1970.
- Il insiste sur la construction sociale des problèmes environnementaux et l'influence des forces productrices matérielles sur le discours écologique.
- Buttel prône une sociologie de l'environnement critique envers la construction des problèmes par les scientifiques et les groupes verts, soulignant l'enchevêtrement du savoir avec le politique.
- Il critique la modélisation globale qui place les individus en spectateurs.
- Concernant les groupes verts, il note leur dépendance aux conclusions scientifiques et leur tendance à amplifier la gravité des situations pour sensibiliser, passant de la rationalité scientifique à la normativité idéologique.
- Le développement durable est vu comme un symbole de conflits entre groupes critiques et institutions dominantes cherchant à légitimer leurs politiques.
- Buttel questionne la réalité globale de certains problèmes environnementaux, arguant que leurs causes, conséquences et solutions sont souvent localisables, à l'exception notable du réchauffement planétaire.
- Il craint que le discours écologiste globalisateur ne serve l'élite économique pour favoriser la mondialisation des marchés et accentuer les inégalités, rejoignant la thèse du néocolonialisme environnemental.
Synthèse des débats et convergences
- Dunlap, inspiré par l'écologie humaine, propose de remplacer l'ancien paradigme anthropocentrique par un nouveau paradigme écologique. Buttel, néomarxiste wébérien, ne juge pas nécessaire un nouveau paradigme mais l'intégration des variables environnementales.
- Sur les causes, effets et stratégies des problèmes écologiques, Dunlap utilise une version évoluée du schéma POET. Buttel adopte une approche radicale centrée sur la primauté du social, prônant l'alliance des Verts avec les défavorisés pour un changement social et politique.
- Concernant la globalisation des problèmes environnementaux, Buttel développe une écosociologie critique, considérant les problèmes comme socialement et politiquement construits, et prônant des solutions locales/régionales/nationales. Dunlap croit en la réalité des CEG et espère que sa sociologie écologique permettra d'y faire face, penchant vers la rationalité scientifique, tandis que Buttel est plus sensible aux aspects normatifs et idéologiques.
- Buttel, initialement un constructiviste "dur", a évolué vers un constructivisme modéré, reconnaissant la réalité des CEG. Dunlap reconnaît également l'utilité d'un constructivisme mitigé et admet avoir exagéré ses positions initiales sur le NEP.
- Les deux sociologues cherchent désormais à favoriser l'intégration des variables environnementales dans les analyses sociologiques.
- Malgré leurs trajectoires parallèles et leurs débats, Dunlap et Buttel convergent, notamment dans leurs collaborations au sein de comités de l'American Sociological Association et de l'Association internationale de sociologie.